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Le choc du vieillissement : pourquoi les urgences québécoises sont-elles débordées par les 75 + ?

En 2022-2023, les patients de 75 ans et plus représentaient 14,9 % des visites aux urgences québécoises - mais 30,3 % des patients sur civière. En quatre ans, leurs visites ont bondi de 29,6 %, soit 2,5 fois plus vite que l'ensemble des consultations. Dans les régions qui vieillissent le plus rapidement, cette pression démographique s'ajoute à une infrastructure hospitalière déjà saturée.

Les 75+ aux urgences : 15 % des visites, 30 % des civières (2022-2023)

Une présence disproportionnée sur les civières

Les 75 ans et plus ne sont pas seulement plus nombreux aux urgences - ils y consomment des ressources de manière disproportionnée. Selon le cadre de référence du MSSS[1], en 2022-2023, ces patients représentaient 14,9 % de l'ensemble des visites, mais 30,3 % des patients sur civière - soit le double de leur poids relatif dans l'achalandage total.

Cette sur-représentation a des conséquences directes sur les durées d'attente. Parmi les 75 + sur civière, 37,2 % ont attendu plus de 24 heures ; 12,4 % plus de 48 heures[1]. Et lorsqu'ils arrivent à l'urgence, environ la moitié sont ensuite hospitalisés - quelle que soit leur priorité de triage initiale[1].

La durée de séjour sur civière n'est pas qu'un chiffre administratif : elle a des conséquences médicales mesurables. Une étude publiée dans le JAMA Internal Medicine sur une cohorte française montre qu'une nuit passée sur une civière augmente de près de 40 % le risque de décès hospitalier pour un patient âgé[7]. En parallèle, selon l'Institut canadien d'information sur la santé, plus de 40 % des aînés hospitalisés au Canada en 2023-2024 présentaient un risque de fragilité - une condition associée à des séjours trois fois plus longs et à une probabilité deux fois plus élevée de réhospitalisation[8].

Les banlieues de Montréal : double peine démographique

La pression des 75 + n'est pas répartie uniformément à travers le Québec. Elle se concentre là où la population vieillit le plus vite - et précisément là où les urgences sont déjà les plus engorgées. D'ici 2041, selon les projections de l'Institut de la statistique du Québec, la population des 65 ans et plus devrait croître de 80 % à Laval, 27 % dans les Laurentides et entre 22 et 25 % dans Lanaudière[2].

Ce sont précisément ces trois régions qui affichent les taux d'engorgement les plus élevés du Québec en 2025-2026 : Laval à 32 %, les Laurentides à 31,4 %, Lanaudière à 26,6 %. En janvier 2025, le taux d'occupation des civières atteignait 173 % à Laval et 156 % dans les Laurentides[4]. Selon Santé Québec, les patients qui se présentent aux urgences sont désormais « souvent plus malades, plus âgés et ont des besoins plus complexes »[4].

Entre 2021-2022 et 2025-2026, le nombre de patients de 75 ans et plus aux urgences québécoises est passé de 449 000 à 582 000, une hausse de 29,6 % - contre 15,9 % pour l'ensemble des visites. Cette accélération est mécanique : le Québec comptait 21,1 % de personnes de 65 ans et plus au 1er juillet 2024, contre 9 % en 1981[2]. D'ici 2031, cette proportion devrait atteindre 25 %[2].

Quand l'urgence devient le seul recours

Le vieillissement n'explique pas seul l'engorgement. Il l'amplifie, sur un terrain déjà fragilisé par l'insuffisance des soins de première ligne et du soutien à domicile. En 2023, le système de soutien à domicile du Québec ne couvrait que 10,7 % des besoins réels : 25,4 millions d'heures livrées pour 234 millions requises[9]. Plus de 16 600 personnes attendaient un premier service en 2023-2024[9] ; 3 500 aînés attendaient une place en CHSLD ; 700 résidences privées pour aînés ont fermé depuis 2018[5]. Chaque porte fermée en amont finit par s'ouvrir à l'urgence.

D'ici 2035, les besoins de soutien pour les aînés québécois passeront de 289 000 à 400 000 personnes - une hausse de 38 %[5]. Sans capacité supplémentaire en soins à domicile et en hébergement, une proportion croissante de ces 111 000 personnes supplémentaires se retrouvera dans les couloirs des urgences - contribuant aux 430 000 patients qui ont quitté les urgences québécoises sans avoir été soignés en 2024, le taux le plus élevé au Canada[6]. Deux sur dix sont revenus dans les 48 heures suivantes.

Ce que les données ne disent pas

Le taux d'engorgement que nous mesurons - la proportion de patients sur civière attendant plus de 24 heures - ne reflète pas les temps d'attente avant d'être vu par un professionnel, ni les patients qui quittent sans soins. Les chiffres de visites 75 + (449 000 à 582 000) proviennent du fichier cumulatif MSSS ; les données 2025-2026 sont partiellement provisoires.

L'étude JAMA citée porte sur une cohorte française, non québécoise : elle illustre un mécanisme clinique plausible, mais ne constitue pas une mesure directe de la mortalité dans les urgences québécoises. Les projections ISQ portent sur les 65 + et non les 75 + spécifiquement - la tendance est valide, mais les magnitudes ne sont pas directement transposables.