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Le bassin Jacques-Cartier : champion inattendu du phosphore au Québec

À seulement 8 735 hectares de terres agricoles - l'équivalent d'une poignée de municipalités en banlieue de Québec - le bassin versant de la Jacques-Cartier enregistre la charge en phosphore la plus élevée du Québec : 71,1 kg P₂O₅ par hectare, soit 31 % au-dessus de la moyenne provinciale pondérée de 54,2 kg/ha. Loin des grandes plaines de la Montérégie, ce résultat contre-intuitif révèle que la taille d'un bassin n'a rien à voir avec son intensité agricole.

Top 10 des bassins versants par charge phosphore (kg P₂O₅/ha)

Un outil de mesure méconnu : le bilan de phosphore

Le bilan de phosphore inventorie les apports - principalement le phosphore issu des fumiers animaux disponible pour l'épandage - et les exportations des récoltes pour chaque exploitation agricole[4]. Quand les apports dépassent les exportations, le sol accumule du phosphore d'une année à l'autre, et le risque de transfert vers les cours d'eau par ruissellement ou érosion augmente[4].

Au Québec, ce bilan est encadré par le Règlement sur les exploitations agricoles (REA)[3]. Les exploitants soumis doivent remettre leur bilan au MELCCFP avant le 15 juin de chaque année[3] et planifier leurs apports dans un Plan agroenvironnemental de fertilisation (PAEF) rédigé par un agronome[5]. Les données publiées par le MELCCFP via Données Québec permettent d'agréger ces bilans par zone de gestion intégrée de l'eau par bassin versant (ZGIEBV), couvrant 40 bassins et près de 1,9 million d'hectares de terres agricoles au Québec.

Jacques-Cartier : un territoire agricole réduit sous haute pression

Le bassin versant de la rivière Jacques-Cartier s'étend sur 2 515 km² entre Québec et la MRC de Portneuf[6]. Mais la forêt occupe environ 95 % du territoire ; l'agriculture est concentrée dans le bas du bassin, dans les basses terres du Saint-Laurent[6]. Cette petite zone - à peine 8 735 hectares, soit moins de 0,5 % de la superficie agricole provinciale couverte par les bilans - supporte une intensité phosphorée remarquable.

Avec 71,1 kg P₂O₅/ha, le bassin Jacques-Cartier devance le bassin Chaudière (70,4 kg/ha) et le Saint-François (67,2 kg/ha). Neuf autres bassins dépassent également la moyenne provinciale de 54,2 kg/ha, mais aucun n'atteint l'intensité de ce petit bassin périurbain à quelques kilomètres de la capitale.

Du phosphore aux algues bleu-vert

Lorsque le phosphore en surplus dans les sols agricoles migre vers les plans d'eau via le ruissellement, il déclenche la prolifération des cyanobactéries - communément appelées algues bleu-vert[1]. Ces fleurs d'eau constituent une menace directe pour la qualité de l'eau potable et les usages récréatifs des lacs[1]. La principale mesure préventive identifiée par le MELCCFP est la gestion des bilans phosphore et le maintien d'une bande riveraine minimale de 3 m sans culture en bordure des cours d'eau[2].

Dans le bassin de la Jacques-Cartier, la qualité de l'eau des sous-bassins agricoles - notamment la rivière aux Pommes - présentait déjà une contamination bactérienne et des concentrations élevées en nitrates dans les données de surveillance de 2001-2003[6]. Le maintien d'une charge phosphorée aussi intense suggère que la pression agricole sur ce bassin n'a pas diminué.

Le paradoxe Yamaska : quand l'histoire dépasse la mesure annuelle

La charge annuelle du bassin Yamaska semble presque banale : 55,7 kg P₂O₅/ha, proche de la moyenne provinciale. Pourtant, ce bassin présente la saturation des sols en phosphore la plus élevée du Québec, à 8,9 % P/Al. La saturation mesure l'accumulation historique dans les horizons superficiels du sol - le résultat de décennies d'agriculture intensive. Même si la charge annuelle actuelle est modérée, les sols sont remplis à ras bord[7].

Au moins 67 % du phosphore mesuré à l'embouchure de la Yamaska est d'origine agricole[7], et les concentrations dans la rivière dépassent le critère de qualité maximal de 200 %[7]. Cette situation représente une menace concrète : les apports en phosphore menacent directement la prise d'eau de la Ville de Granby au lac Boivin[8], un enjeu qui a mobilisé une coalition d'acteurs (MAPAQ, UPA, municipalités) dans un projet de réduction 2016-2022[8]. Le bassin Yamaska représente 11,1 % de la charge totale provinciale pour seulement 10,8 % de la superficie surveillée. La différence avec Jacques-Cartier est que le Yamaska a simplement eu plus de temps pour saturer ses sols.

Ce que les données ne disent pas encore

Ces données correspondent à un instantané statistique publié vers 2018 par le MELCCFP. La charge reportée représente uniquement le phosphore issu des fumiers animaux disponible pour l'épandage : les engrais minéraux et les autres sources sont exclus. Il n'est pas possible, avec ces seules données, de quantifier les transferts réels vers les cours d'eau - ce risque dépend aussi de la topographie, des pratiques de conservation des sols et des conditions météorologiques.

Le MELCCFP et la Corporation du bassin de la Jacques-Cartier (CBJC)[9], l'organisme mandaté pour la gestion de l'eau du territoire depuis 1979, disposent probablement de données plus récentes et plus détaillées. L'analyse que nous publions offre une vue d'ensemble par ZGIEBV ; une analyse à l'échelle des MRC ou des exploitations individuelles révélerait une image encore plus contrastée.